La véritable « bataille culturelle » de l’extrême droite
L’extrême droite n’a beaucoup d’imagination, et elle n’a pas (encore) les moyens artistiques de sa « bataille culturelle ». Ce qui l’anime, c’est avant tout une pulsion de destruction.
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(Scène imaginaire mais imaginable.)
Le téléphone sonne dans la poche de Maxime Saada, le patron de Canal+.
- Bonjour Maxime, alors bien rentré de Cannes ?
- Bonjour Vincent, oui, avec un beau palmarès, vous avez vu ? Canal a décroché sept palmes sur neuf, dont la Palme d’or !
- Oui, oui, j’ai vu. Bravo. Et cette pétition, plus de 3000 signataires, ça commence à m’agacer… J’ai dû envoyer mon fiston essayer de calmer tout le monde. Ils commencent à m’emmerder avec leur histoire de « bataille culturelle », vos artistes…
- Ben, ils ont un peu peur, ce sont des artistes, comme vous dites…
- J’en parlais hier après avec l’abbé Grimaud, mon confesseur, qui me dit comme ça : “Vincent, allez-y maintenant, Grasset peut devenir une formidable machine à diffuser nos idées pour le pays, et Canal + aussi, nous n’avons que trop attendu…”
- Euh…
- Je peux vous dire qu’un bon curé, ça fait pas un bon patron… Parce qu’il croit vraiment que je vais trouver 300 écrivains catholiques et patriotes sous le sabot d’un cheval pour remplacer les auteurs Grasset ? Et que vous, Maxime, vous allez faire pareil avec Canal + ?
- Vincent, non, vous ne…
- Vous savez que j’ai ma petite boîte catho, celle qui a produit Sacré Coeur, vous voyez ce film ? Ben non, vous ne l’avez pas vu, et vous avez raison, ça ne vaut rien, et à part ce miracle, personne va voir ces navets… Je leur ai dit de monter le niveau, mais vous croyez que je vais réussir à convaincre Pierre Niney de jouer Saint-Paul et Jacques Audiard de nous tourner un biopic sur la Vierge Marie ? Allons…
- Euh… alors ?
- Ben, vous faites comme avant, qu’ils tournent leurs films, vos artistes. Epargnez-moi juste les personnages de trans et de prêtre pédophile…
- Bon…
- Au fait, Maxime, mon confesseur me dit de vous virer, maintenant que vous êtes devenu le grand censeur-en-chef (rires).
- Ah…
- Mais, rassurez-vous, comme il est écrit dans Mathieu, 9,13, « je prends plaisir à la miséricorde, pas aux sacrifices ». Bonne soirée, Maxime.
- Merci Vincent.
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Les menaces que fait peser Vincent Bolloré sur le monde culturel ont franchi une étape de plus ces dernières semaines.
Le 15 avril dernier, le limogeage brutal d’Olivier Nora sonne comme une décision de « reprise en main » des éditions Grasset dont le patron s’est vu imposer la publication du dernier livre de Boualem Sansal. Un écrivain qui ne fait pas mystère de ses liens avec l’extrême droite la plus radicale et de sa proximité avec le propriétaire tout-puissant du groupe Hachette. Suite à cette décision, plusieurs centaines d’auteurs Grasset décident de quitter leur maison et manifestent publiquement leur refus d’être « les otages d’une guerre idéologique visant à imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias ».
Un mois plus tard, plusieurs centaines de professionnels du cinéma rendent publique la pétition « Zapper Bolloré » qui alerte sur le risque de « prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif ». On ne peut pas dire que le milieu du cinéma réuni à Cannes ait alors témoigné d’une très grande solidarité avec les signataires du texte, arguant du « professionnalisme » et de « l’indépendance » éditoriale des équipes de Canal + (on en a parlé ici), une chaîne qui tient une bonne partie des cordons de la bourses du cinéma français. Les pétitionnaires reconnaissent que « l’influence de cette offensive idéologique sur le contenu des films a été pour le moment discrète », mais ne se font aucune illusion : « ça ne durera pas ».
Et ils ont toutes les raisons de s’inquiéter : l’histoire récente a montré que Vincent Bolloré est capable de mettre les moyens financiers et les filiales de son groupe au service de sa croisade idéologique ou de son « projet civilisationnel », catholique et ultra-réactionnaire. Et il ne cache guère sa volonté de contribuer à faire gagner l’extrême droite lors de la prochaine élection présidentielle. Il n’est pas nécessaire de revenir sur le rôle central que joue la chaîne de télévision Cnews dans cette offensive, et il faut bien constater que Fayard, cette grande maison de sciences humaines, a été transformé en une agence de propagande agressive, rassemblant dans un même catalogue tout ce que le pays compte de célébrités d’extrême droite, de Jordan Bardella à Philippe de Villiers en passant dorénavant par Nicolas Sarkozy, devenu un apôtre de l’alliance entre le Rassemblement national et la droite “républicaine”.
A un point tel qu’on se demande pourquoi Ségolène Royale, ancienne candidate socialiste à l’élection présidentielle y a récemment publié son dernier livre, Mais qui va garder les enfants ? Quant à la romance publiée chez Fayard par l’ancienne ministre macroniste Marlène Schiappa, Scandale, un récit d’un amour torride entre une ministre de l’Intérieur et un basketteur star de NBA, on épargnera au lecteur de cette lettre quelques très, très cruelles citations…
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Que l’extrême droite soit parvenue à faire progresser ses valeurs, ses idées, ses mots et ses formules-choc dans l’opinion publique ne fait aucun doute. Mais est-elle véritablement en mesure de s’imposer aujourd’hui dans le monde de la culture ? Au regard des moyens et du pouvoir qui sont les siens, Vincent Bolloré aurait pu, de longue date, engager cette bataille.
Seulement voilà : il est peu probable que Grasset connaisse le même destin que Fayard pour la raison simple qu’il n’existe pas la masse critique d’écrivains minimalement talentueux d’extrême droite ou simplement très réactionnaires pour nourrir le catalogue d’une maison de cette taille et remplacer celles et ceux qui en sont partis. Quant aux écrivains-stars qui ont joué leur partition dans la diffusion de cet imaginaire (comme Sylvain Tesson ou Michel Houellebecq), ils sont souvent bien installés chez d’autres éditeurs de la place.
Il suffit d’ailleurs de consulter la liste des romans publiés par Fayard depuis sa reprise en main pour constater qu’on est assez loin du compte… Il semble qu’une des meilleures ventes du domaine littéraire soit une série de romans historiques, Le Bâtard du Roussillon dont l’auteur, Jacques de Villiers, n’est autre que le petit-fils du fondateur du Puy-du-Fou et l’auteur acclamé de Mémoricide chez Fayard. On trouve les écrivains où on peut, même dans les dynasties, le plan marketing fera le reste…
Quant au cinéma, là encore, la consultation de son site internet donne un aperçu des films produits par Saje, la petite maison de production chrétienne de l’Empire Bolloré. Je suis l’Immaculée Conception côtoie, entre autres, des biopics (sur le Chevalier Saint-Georges, Don Bosco ou Bernadette Soubiroux) et un film exaltant la résistance vendéenne contre la République, « un film du Puy-du-Fou si mauvais que même les royalistes détesteront » (Télérama). On plaint le public sincèrement croyant, qui mérite sans doute mieux que ce cinéma d’édification cheap et kitsch…
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L’avenir n’est pas écrit. Chaque époque produit ses opportunistes, et nul doute que des producteurs, réalisateurs et comédiens sans convictions trouveront à humer l’air du temps et à en profiter pour se faire une place dans l’époque et dans l’industrie du cinéma. Et il est possible qu’on voie un jour arriver sur nos écrans de nostalgiques évocations de l’Algérie coloniale, des comédies dramatiques flattant les thérapies de conversion ou de réorientation sexuelle, ou quelques films de guerre bien calibrés pour convaincre la jeunesse de rejoindre les rangs de l’armée française (on a déjà eu droit à quelques coups d’essai). Mais il est vrai que jusqu’à maintenant, la production culturelle d’extrême droite a surtout trouvé à s’exprimer dans les parcs à thèmes, les sons et lumières et les opéras rocks (on en a parlé ici).
On relève tout de même que quelques productions cinématographiques récentes se montrent assez perméables à l’époque : le récent film, La bataille de Gaulle, en dit long sur la manière dont on peut annoncer dans un titre le récit d’une libération collective à travers le destin d’un seul homme, aussi central fut-il. La mode du biopic, en héroïsant le destin libre et solitaire d’un seul (homme) a pour effet quasi-mécanique d’individualiser toute lecture de l’Histoire, en faisant passer au second plan ses dynamiques sociales et ses contradictions politiques. Il n’est pas certain, de ce point de vue, que le Moulin de László Nemes présenté à Cannes arrive à égaler L’armée des ombres de Jean-Pierre Melville et sa sobre évocation des combattants anonymes de la Résistance intérieure… On voudrait dépolitiser l’imaginaire collectif qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Et avec discrétion.
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Les fascismes historique des années 1930 n’étaient pas seulement des dictatures nationalistes et racistes qui s’étaient donné les moyens de contrôler les médias et de les transformer en outils de propagande. Ils étaient aussi parvenus à construire et à diffuser un imaginaire dans la culture, notamment par le cinéma. Plus encore qu’un imaginaire, l’un de leurs traits distinctifs - qu’ils partageaient d’ailleurs avec la Russie soviétique - est d’avoir construit leur propre culture et leur propre esthétique. Du Manifeste futuriste de Marinetti au délires architecturaux d’Albert Speer et aux romans de Ernst Jünger, du salut bras tendu à la croix gammée, des uniformes aux grands rassemblements collectifs de Nuremberg, des drapeaux aux oriflammes, le fascisme du siècle dernier était une réalité visible, et à chaque coin de rue.
Certes, une culture fascisante et raciste renaît aujourd’hui dans notre pays, entre autres, dans les banquets du Canon français et dans les vidéos virilistes d’influenceurs sans neurones. D’ailleurs, certains de nos responsables politiques « centristes », comme Edouard Philippe et Emmanuel Macron, n’hésitent pas, de leur côté, à jouer de la fibre virile en prenant des pauses de boxeur ou en enfilant des tenues de pilote de chasse. Mais le propre du fascisme qui vient, et ce qui le rend d’autant plus terrible, est qu’il est nettement moins voyant. Et, comme on sait, il n’est pas besoin de s’afficher à l’extrême droite pour participer, l’air de rien, à la diffusion de valeurs réactionnaires, racistes et nationalistes.
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L’extrême droite contemporaine n’a pas (encore ?) les moyens artistiques de ses ambitions politique et civilisationnelles. Et elle n’a beaucoup d’imagination. Son projet est avant tout de tarir les financements publics des politiques culturelles - et de détruire le service public audiovisuel. Et, si elle arrive aux affaires un jour, elle saura assurément profiter du consensus général sur la-nécessaire-maîtrise-de-nos-finances-publiques. Elle pourra même citer à l’appui de sa politique quelque précédents, telle la patronne de la Région Pays de Loire, une proche d’Edouard Philippe, qui a courageusement effacé près de 70% les budgets culturels de sa région en 2025.
L’extrême droite - et une large partie de la droite - se vit en victime offensée dans son identité par ce monde culturel qu’elle honnit - comme l’a montré le politologue conservateur Thibault Muzergues dans un livre récent, la droite et sa frange d’extrême droite sont devenues plus « woke » que ses ennemis largement fantasmés. Et elle désigne à la vindicte populaire cette « petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous », comme l’a désignée Vincent Bolloré - qui appartient pour le coup à une véritable caste de milliardaires intouchables. Un très récent éditorial de L’Incorrect exprime très bien cette soif de revanche qui anime l’extrême droite : « Si on espère pouvoir redonner à la culture française le vitalité le relief et la puissance qu’elle mérite, que pouvons-nous souhaiter de mieux que cette petite secte explose. »
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L’extrême droite prépare sa vengeance. Depuis Monte-Christo, on sait la vengeance est un bon moyen de donner un sens à sa vie, et l’histoire du fascisme nous enseigne qu’elle peut suffire à faire un projet politique.
Au fond, elle n’a pas d’autre projet pour la culture que de la transformer en désert.
D’un siècle à l’autre, quelque chose n’a pas changé : le fascisme reste un nihilisme.
Notes
Le livre de Thibault Muzergues, La droite woke, a été publié par les Editions de L’Observatoire en 2016.
Pour un paysage du cinéma chrétien outre-Atlantique, voir l’enquête de Clémentine Goldszal, « Le nouveau cinéma conservateur aux Etats-Unis, avec des films « chrétiens », « inspirants » ou « familiaux » » dans Le Monde.

